LA CIVILISATION COMME CONCEPT POLITIQUE

प्राथमिक टैब्स

Interview avec le leader du Mouvement eurasiste international, le philosopheAlexandre Douguine. Interview conduit par Natella Speranskaja de la Global Revolutionary Alliance.

Natella Speranskaja : La crise d’identité, à laquelle nous avons fait face après la Guerre Froide et l’effondrement du monde communiste, est encore présente. A votre avis, qu’est-ce qui peut nous sortir de cette crise – un renouveau religieux ou la création d’une nouvelle idéologie politique ? Laquelle de ces options préférez-vous ?

Alexandre Douguine : Après l’effondrement du communisme vint la phase du « moment unipolaire » (comme l’a appelée Charles Krauthammer). En géopolitique, cela signifie la victoire de l’unilatéralisme et de l’atlantisme, et parce qu’il ne restait plus qu’un pôle, l’Occident est devenu un phénomène global. En conséquence, l’idéologie du libéralisme (ou plus exactement, du néolibéralisme) est fermement installée, écrasant les deux théories politiques alternatives qui existaient au XXe siècle – le communisme et le fascisme. L’Occident libéral global définit maintenant la culture, l’économie, l’information et la technologie, et la politique. Les prétentions de l’Occident à l’universalisme de ses valeurs, les valeurs de la modernité occidentale et de l’ère postmoderne, ont atteint leur sommet. Les problèmes venant de l’Occident durant le « moment unipolaire » ont conduit beaucoup de gens à dire que ce « moment » est passé, qu’il ne pouvait pas encore être le « destin » de l’humanité. C’est-à-dire qu’un « moment unipolaire » doit être interprété très largement – non seulement d’un point de vue géopolitique, mais aussi idéologique, économique, axiologique et civilisationnel. La crise d’identité dont vous parlez a mis au rebut toutes les identités précédentes – civilisationnelles, historiques, nationales, politiques, ethniques, religieuses, culturelles –, en faveur d’une identité de style occidental, universelle et planétaire, avec son concept d’individualisme, de laïcité, de démocratie représentative, de libéralisme économique et politique, de cosmopolitisme et l’idéologie des droits de l’homme. A la place d’une hiérarchie des identités, qui ont traditionnellement joué un grand rôle dans les ensembles d’identités collectives, le « moment unipolaire » a affirmé une plate identité unidimensionnelle, avec l’absolutisation de la singularité individuelle. Un individu = une identité, et toutes les formes d’identité collective (par exemple, l’individu comme partie d’une communauté religieuse, d’une nation, d’un groupe ethnique, d’une race, ou même d’un sexe) ont été démantelées et renversées. D’où la haine des globalistes pour les différentes sortes de « majorités » et la protection des minorités, jusqu’à l’individu. La Démocratie Unipolaire de notre moment – c’est une démocratie qui protège sans ambiguïté la minorité contre la majorité et l’individu contre le groupe. C’est une crise d’identité pour les sociétés non-occidentales ou non-modernes (ou même non-« postmodernes »), puisque c’est là que les modèles coutumiers sont mis au rebut et liquidés. L’Occident postmoderne, au contraire, affirme avec optimisme l’individualisme et l’hyper-libéralisme dans son espace et les exporte avec zèle sur toute la planète. Cependant, cela ne se passe pas sans douleur, et cela a provoqué à tous les niveaux un rejet croissant. Les problèmes qui sont apparus en Occident au cours de ce « moment unipolaire » ont obligé beaucoup de gens à reconnaître que la conclusion de ce « moment » n’a pas réussi à devenir le « destin » de l’humanité. Par conséquent, c’était le prix de la possibilité du passage à un autre paradigme… Ainsi, nous pouvons penser à une alternative au « moment unipolaire » et, donc, à une alternative au libéralisme, à l’américanisme, à l’atlantisme, au postmodernisme occidental, à la globalisation, à l’individualisme, etc. C’est-à-dire que nous pouvons, et à mon avis que nous devons élaborer des plans et des stratégies pour un « monde post-unipolaire », à tous les niveaux – l’idéologique et le politique, l’économique, le religieux, le philosophique et le géopolitique, le culturel et le civilisationnel, la technologie, et les valeurs. En fait, c’est ce que j’appelle la multipolarité. Comme dans le cas de l’unipolarité, cela ne concerne pas seulement la carte politique et stratégique du monde, mais aussi les fondements philosophiques paradigmatiques du futur ordre mondial. Nous ne pouvons pas encore dire que le « moment unipolaire » a finalement été achevé. Non, il continue encore, mais il fait face à un nombre croissant de problèmes. Nous devons y mettre fin – l’éradiquer. C’est une révolution globale, puisque la domination existante de l’Occident, le libéralisme et le globalisme contrôlent complètement l’oligarchie mondiale, les élites financières et politiques. Donc ils ne vont pas simplement abandonner leurs positions. Nous devons nous préparer à une bataille sérieuse et intense. Pour les peuples asservis du monde, la multipolarité sera reconquise dans le combat, et elle ne pourra naître que sur les ruines fumantes de l’Occident global. En ce moment où l’Occident dicte encore sa volonté au reste du monde, pour parler d’un début de multipolarité nous devons d’abord détruire la domination occidentale sur le terrain. Une crise, c’est peu de le dire.

Natella Speranskaja : Si nous acceptons la thèse de la transition paradigmatique, un passage de l’actuel ordre mondial unipolaire à un nouveau modèle multipolaire, où les acteurs ne seront pas les Etats-nations mais des civilisations entières, peut-on dire que ce passage entraînera un changement radical dans l’identité humaine elle-même ? Alexandre Douguine : Oui, bien sûr. Avec la fin du moment unipolaire, nous entrerons dans un monde entièrement nouveau. Et ce ne sera pas simplement une inversion ou un pas en arrière, mais un pas en avant vers un futur sans précédent, mais différent du projet numérique des « foules solitaires » qui est réservé à l’humanité par le globalisme. L’identité multipolaire sera une collection non-linéaire complexe d’identités différentes – à la fois individuelles et collectives, qui variera selon les civilisations (ou même à l’intérieur de chaque civilisation). C’est quelque chose de complètement nouveau qui sera créé. Et les changements seront radicaux. Nous ne pouvons pas exclure qu’avec de nouvelles identités et civilisations, et l’ouverture de nouvelles voies… Peut-être que l’une de ces nouvelles identités deviendra l’identité du « Surhomme », au sens nietzschéen ou dans un autre sens (par exemple, traditionaliste)… Dans la « société ouverte » du globalisme, l’individu est, au contraire, prisonnier et toujours identique à lui-même. La carte anthropologique du monde multipolaire sera cependant extrêmement ouverte, bien que les frontières des civilisations seront clairement définies. L’homme redécouvrira la mesure de la liberté intérieure – la « liberté pour » –, en dépit de la liberté libérale creuse et purement externe, la « liberté de » (selon la formule de John Mill), qui en réalité n’est pas la liberté mais son simulacre, imposé pour mettre en œuvre une manipulation plus efficace des masses planétaires par un petit groupe d’oligarques globaux.

Natella Speranskaja : Alexander Gelevich Douguine, vous êtes le créateur de la théorie du monde multipolaire, qui a posé les fondements à partir desquels nous pouvons commencer une nouvelle phase historique. Votre livre Теория многополярного мира (Pour une théorie du monde multipolaire) a été traduit en plusieurs langues. La transition vers un nouveau modèle d’ordre mondial signifie un changement radical dans la politique étrangère des Etats-nations et dans l’économie globale d’aujourd’hui, en fait, vous avez créé toutes les conditions préalables pour l’émergence d’un nouveau langage diplomatique. Bien sûr, c’est un défi pour l’hégémonie globale de l’Occident. Quelle sera selon vous la réaction de vos adversaires politiques lorsqu’ils réaliseront la gravité de la menace pour eux ? Alexandre Douguine : Comme toujours avec l’avant-garde des idées philosophiques et idéologiques, nous avons d’abord l’effet de la perplexité, le désir de la réduire au silence ou de la marginaliser. Puis vient la phase de critique et de rejet violents. Puis ils commencent à réfléchir. Puis la nouvelle conception devient un lieu commun et un truisme. Il en a été ainsi avec beaucoup de mes idées et conceptions dans les trente dernières années. Traditionalisme, géopolitique, sociologie de l’imagination, ethnosociologie, révolution conservatrice, national-bolchevisme, eurasisme, la Quatrième Théorie Politique, national-structuralisme, « schmittisme » [= de Carl Schmitt] russe, le concept des trois paradigmes, la gnose eschatologique, la nouvelle métaphysique et la Théorie radicale du Sujet, les théories de la conspiration, l’« heideggérisme » russe, l’alternative postmoderne, etc., furent d’abord reçus avec hostilité, puis partiellement assimilés, et devinrent finalement une partie du discours majoritaire dans le monde académique et politique de la Russie, et en partie, au-delà de la Russie. Chacune de ces directions a son destin, mais le diagramme de leur maîtrise est à peu près identique. Donc il en sera de même pour la théorie du monde multipolaire. Elle sera regardée de haut, puis diabolisée et férocement critiquée, puis ils commenceront à l’examiner de plus près, et ensuite elle sera acceptée. Mais pour tout cela, il faudra payer le prix et la défendre dans la bataille. Arthur Rimbaud a dit : « la bataille spirituelle est aussi féroce et aussi dure que la bataille des armées ». Pour cela nous devrons combattre férocement et désespérément. Comme pour tout.

Natella Speranskaja : Dans Pour une théorie du monde multipolaire, vous écrivez que dans le dialogue entre civilisations la responsabilité est portée par l’élite de la civilisation. Si je comprends bien, ce doit être une élite « formée », c’est-à-dire une élite ayant de larges connaissances et capacités, plutôt que l’« élite » actuelle ? Dites-moi, quelle est la principale différence entre ces élites ? Alexandre Douguine : Elite civilisationnelle – c’est un nouveau concept. Jusqu’ici elle n’existe pas. C’est une combinaison de deux qualités : l’assimilation profonde de la culture civilisationnelle particulière (dans les domaines philosophique, religieux, et des valeurs) et la présence d’un haut degré de « dynamisme », poussant constamment les gens vers les hauteurs du pouvoir, du prestige, et de l’influence. Le libéralisme moderne canalise la passion exclusivement dans le domaine de l’économie et du commerce, créant une préférence pour un ascenseur social particulier et pour un type particulier de personnalité (que le sociologue américain Yuri Slezkine a appelé le « type mercurien »). L’élite mercurienne du globalisme, du nomadisme mondialiste chanté par Jacques Attali, doit être renversée au profit de types d’élites radicalement différents. Chaque civilisation peut dominer, chaque « monde » le peut, pas seulement les boutiquiers et les cosmopolites voleurs et mercuriens. L’élite islamique est clairement différente – nous en voyons un exemple dans l’Iran d’aujourd’hui, où la politique (Mars) et l’économie (Mercure) sont soumises à l’autorité spirituelle de l’Ayatollah (Saturne). Mais le « monde » est seulement une métaphore. Les civilisations différentes sont basées sur des codes différents. La chose importante est que l’élite doit être reflétée dans les codes eux-mêmes, quels qu’ils puissent être. C’est la condition la plus importante. La volonté de puissance inhérente à toute élite doit avoir une interface avec la connaissance ; c’est-à-dire que l’intellectualisme et l’activisme doivent être associés dans une telle élite multipolaire. L’efficacité technologique et les valeurs (souvent religieuses) doivent être combinées dans une telle élite. Seule une telle élite sera capable de participer d’une manière complète et responsable au dialogue des civilisations, incarnant les principes de leurs traditions et s’engageant dans une interaction avec les autres civilisations du monde.

Natella Speranskaja : Que pensez-vous de l’hypothèse selon laquelle un retour au modèle bipolaire serait encore possible ?

Alexandre Douguine : Je ne le pense pas [que ce soit possible], pratiquement ou théoriquement. Pas en pratique, parce qu’aujourd’hui il n’y a pas de pays qui soit comparable aux paramètres basiques des USA et de l’Occident en général. Les USA se sont détachés du reste du monde, de sorte que personne ne peut rivaliser seul avec eux. Théoriquement, seul l’Occident a maintenant une prétention à l’universalité de ses valeurs, alors qu’antérieurement le marxisme était regardé comme une alternative. Après l’effondrement de l’Union Soviétique il devint clair que l’universalisme est seulement libéral et capitaliste. Pour résister à l’impérialisme occidental, il ne peut y avoir qu’une coalition de grands espaces – pas de second pôle, mais immédiatement des pôles multiples, chacun d’entre eux avec sa propre infrastructure stratégique et avec un contenu civilisationnel, culturel et idéologique particulier.

Natella Speranskaja : Une transition soudaine vers un modèle non-polaire est-elle réaliste ? Quels sont les principaux désavantages de ce modèle ?

Alexandre Douguine : Le passage à un modèle non-polaire, dont parlent de plus en plus de dirigeants du CFR [Council on Foreign Relations] (Richard Haas, George Soros, etc.), signifie le remplacement de la façade d’une hégémonie unipolaire, le passage d’une domination basée sur la puissance militaire et stratégique des Etats-Unis et de l’OTAN (le hardware) à une domination dispersée de l’Occident dans son ensemble (le software). Ce sont deux versions – hégémonie hard et hégémonie soft. Mais dans les deux cas l’Occident, sa civilisation, sa culture, sa philosophie, ses technologies, ses instituts et procédures politiques et économiques s’avèrent être le modèle universel standard. Sur le long terme, cela indiquera le transfert du pouvoir à un « gouvernement mondial », qui sera dominé par les mêmes élites occidentales, l’oligarchie globale. Il jettera alors son masque et agira directement au nom des forces transnationales. En un sens, la non-polarité est pire que l’unipolarité, bien que cela puisse paraître difficile à croire. La non-polarité elle-même, et encore plus nettement et rapidement, ne commencera pas tout de suite. Le monde devra d’abord traverser des troubles et des épreuves, jusqu’à ce que l’humanité désespérée supplie l’élite mondiale de la sauver. Avant cela, pour affaiblir la puissance des Etats-Unis, des désastres mondiaux se produiront, et des guerres. Un monde non-polaire sous le contrôle d’un gouvernement mondial composé de représentants directs de l’oligarchie globale, est attendu par de nombreux milieux religieux comme la venue du « royaume de l’Antéchrist ». Quant aux « inconvénients » d’un tel modèle, je crois qu’il s’agit seulement d’une « grande parodie » de l’empire mondial sacré, parodie contre laquelle René Guénon nous a mis en garde dans son ouvrage Le règne de la quantité et les signes des temps. Ce sera un simulacre mondial. Reconnaître ces « déficiences » ne sera pas si facile, sinon l’opposition à l’Antéchrist serait une question trop simple, et la profondeur de sa tentation serait insignifiante. La véritable alternative est un monde multipolaire. Tout le reste est mauvais, au plus vrai sens du terme.

Natella Speranskaja : La « contre-hégémonie » de Robert Cox, que vous mentionnez dans votre livre, vise à dénoncer l’ordre existant dans les relations internationales et à appeler à la révolte contre lui. Pour faire cela, Cox a appelé à la création d’un bloc contre-hégémonique, qui inclura les acteurs politiques qui rejettent l’hégémonie existante. Avez-vous développé la Quatrième Théorie Politique comme une sorte de doctrine contre-hégémonique qui pourrait unir les rebelles contre l’hégémonie de l’Occident ?

Alexandre Douguine : Je suis convaincu que la Quatrième Théorie Politique entre dans la logique de la construction de la contre-hégémonie dont Cox a parlé. A propos, toujours dans le cadre d’une critique de la théorie d’un ordre multipolaire et d’un monde multipolaire, il y a une analyse passionnante d’Alexandra Bovdunova, prononcée lors de la Conférence sur la Théorie d’un Monde Multipolaire à Moscou, à l’Université de Moscou, les 25-26 avril 2012. La 4TP n’est pas une doctrine achevée, elle ne représente encore que les premiers pas vers la sortie de l’impasse conceptuelle dans laquelle nous nous trouvons face au libéralisme, aujourd’hui rejeté par de plus en plus de gens dans le monde, après l’effondrement des vieilles théories politiques antilibérales – le communisme et le fascisme. En un sens, la nécessité d’une 4TP est un signe des temps, et cela ne peut être contesté par personne. Ce que sera le 4TP dans sa forme finale, c’est une autre question. La tentation apparaît de la construire comme une combinaison syncrétique d’éléments tirés des doctrines et idéologies antilibérales antérieures… Je suis convaincu que nous devons suivre une autre voie. Il faut comprendre la racine de l’hégémonie actuelle. Cela coïncide avec la racine de la modernité elle-même, et de celle-ci sont sortis les trois piliers des théories politiques – le libéralisme, le communisme et le fascisme. Les manipuler pour trouver une alternative à la modernité et au libéralisme, respectivement, et à l’hégémonie libérale de l’Occident, est sans intérêt à mon avis. Nous devons dépasser la modernité en général, aller au-delà de la portée de ses acteurs politiques – l’individu, la classe, la nation, l’Etat, etc. Par conséquent, la 4TP comme base d’un front planétaire contre-hégémonique doit être construite complètement différemment. Comme la théorie d’un monde multipolaire, la 4TP opère avec un nouveau concept – la « civilisation » –, mais la 4TP met un accent particulier sur l’aspect existentiel de celle-ci. D’où la chose la plus importante, la thèse centrale de la 4TP disant que son sujet est l’acteur – le Dasein. Chaque civilisation a son propre Dasein, ce qui veut dire que celui-ci décrit un ensemble spécifique d’existentiels. Sur cette base doit naître une nouvelle théorie politique généralisée au niveau suivant dans une « fédération multipolaire de Daseins », une structure concrète de la contre-hégémonie. En d’autres mots, la contre-hégémonie elle-même doit être conçue d’une manière existentielle, comme un domaine de guerre entre la globalisation inauthentique (l’aliénation globale) et l’horizon des peuples et des sociétés authentiques dans un monde multipolaire (la possibilité de triompher de l’aliénation des civilisations).

Natella Speranskaja : Mais quand nous parlons de révolte cognitive, nos actions doivent-elles viser avant tout au renversement de la dictature de l’Occident ?

Alexandre Douguine : La chose la plus importante est de commencer la préparation systématique d’une élite révolutionnaire globale, orientée vers la multipolarité et la 4TP. Cette élite doit assumer une fonction critique – être un lien entre le local et le global. Au niveau local, nous parlons des masses et des meilleurs représentants de leur culture locale (dirigeants religieux, philosophes, etc.). Souvent, ces communautés n’ont pas de vision planétaire et défendent simplement leur identité conservatrice qui existait avant le début de la mondialisation toxique et de l’impérialisme occidental. Soulever les masses et les conservateurs-traditionalistes jusqu’à un soulèvement victorieux dans le contexte de l’union complexe d’un bloc contre-hégémonique est extrêmement difficile. Les conservateurs et les masses qui les suivent, par exemple ceux de confession islamique ou orthodoxe, peuvent difficilement comprendre la nécessité de faire alliance avec les Hindous ou les Chinois. Cela fera le jeu (et c’est déjà le cas) des globalistes et de leur principe de « diviser pour régner ». Mais l’élite révolutionnaire, qui est l’élite, même à l’intérieur d’une élite traditionaliste particulière de la société, doit prendre les sentiments profonds, sincères et délibérés des identités locales et les corréler à l’intérieur d’un horizon total de la multipolarité et de la 4TP. Sans la formation d’une telle élite, la révolte contre le monde postmoderne et le renversement de la dictature de l’Occident n’auront pas lieu. Chaque fois et partout où l’Occident aura un problème, cette élite viendra à l’aide des forces antioccidentales, ce qui sera toutefois motivé par des rivalités étroites envers des voisins civilisationnels spécifiques – souvent aussi antioccidentaux qu’eux. Donc il y aura et il y a déjà une instrumentalisation par les globalistes des divers mouvements fondamentalistes et nationalistes conservateurs. Les fondamentalistes islamiques qui aident l’Occident sont une chose. Les nationalistes européens en sont une autre. Donc le « moment unipolaire » n’existe pas seulement de lui-même, mais joue aussi les forces antagonistes les unes contre les autres. Le renversement de la dictature de l’Occident ne deviendra possible que si cette stratégie permet de créer ou de faire apparaître une nouvelle élite contre-hégémonique. Une initiative comme la Global Revolutionary Alliance – l’unique exemple d’une opposition vraiment révolutionnaire et efficace contre l’hégémonie.

Natella Speranskaja : Vous avez dit à de nombreuses reprises que l’eurasisme est un choix stratégique, philosophique, culturel et civilisationnel. Pouvons-nous espérer que le cours politique choisi par Vladimir Poutine (l’établissement d’une Union Eurasienne) est le premier pas vers un modèle multipolaire ?

Alexandre Douguine : C’est une question difficile. Poutine lui-même et son entourage encore plus agissent plutôt par inertie, sans remettre en question la légitimité du statu quo planétaire existant. Leur but est de rendre leurs justes places à la Russie et à eux-mêmes à l’intérieur de l’ordre mondial existant. Mais c’est le problème : une place vraiment acceptable pour la Russie n’existe pas et ne peut pas exister, parce que le « moment unipolaire » et les globalistes sont en faveur du démantèlement de la souveraineté de la Russie, en faveur de son élimination comme civilisation indépendante et comme pôle stratégique. Cette autodestruction semble convenir à Dimitri Medvedev et à son entourage (l’INSOR), car il était prêt à relancer tout cela et à l’accepter. Poutine comprend clairement la situation d’une manière assez différente, et son critère d’« acceptabilité » est différent aussi. Il voudrait surtout établir un partenariat privilégié avec l’Occident tout en maintenant la souveraineté de la Russie. Mais c’est une chose inacceptable dans tous les cas pour les globalistes unipolaires – pratiquement ou théoriquement. Donc Poutine est déchiré entre la multipolarité – où il suit l’orientation de la souveraineté – et l’atlantisme – où il subit l’inertie et le travail inlassable d’un énorme réseau d’influence qui innerve toute la structure de la société russe. Voilà le dilemme. Poutine fait des mouvements dans les deux directions – il proclame la multipolarité et l’Union Eurasienne pour protéger la souveraineté de la Russie, et parle même des particularités de la civilisation russe, renforce la verticale du pouvoir, montre du respect (et même plus) pour l’Orthodoxie, mais d’un autre coté il s’entoure d’experts pro-américains (par ex. le « Club de Valdaï »), rebâtit l’éducation et la culture selon les modèles occidentaux globalistes, suit une politique économique libérale et tolère des oligarques, etc. La marge de manœuvre de Poutine se réduit constamment. La logique des circonstances le pousse vers un choix plus clair. A l’intérieur du pays cette incertitude cause une hostilité croissante, et sa légitimité diminue. En-dehors du pays, l’Occident accroît toujours la pression sur Poutine afin de le persuader de reconnaître le globalisme et l’« unilatéralisme » et aussi de céder la place à l’occidentaliste Medvedev. Donc Poutine, tout en continuant de flotter entre la multipolarité et l’occidentalisme, perd du terrain et des appuis. La nouvelle période de sa présidence sera très difficile. Nous ferons tout ce que nous pourrons pour qu’elle s’oriente vers un monde multipolaire, l’Union Eurasienne et la 4TP. Mais nous ne sommes pas seuls dans la politique russe – contre nous, dans l’entourage de Poutine, il y a une armée de libéraux, d’agents d’influence occidentaux et les représentants de l’oligarchie globale. Pour nous, cependant, nous avons le Peuple et la Vérité. Mais derrière eux – l’oligarchie globale, l’argent, des mensonges, et, sans doute, le Père des mensonges. Cependant, vincit omnia veritas. Là-dessus je n’ai aucun doute.

Source : Dugin, Alexander. “Civilization as Political Concept.” Interview by Natella Speranskaja. Euro-Synergies, 13 June 2012.